Le problĂšme hermĂ©neutique de Vatican II ne sâarrĂȘtera jamais si nous nâaffrontons pas une question centrale et radicale dont dĂ©pend la comprĂ©hension claire des doctrines et leur interprĂ©tation magistrale. Vatican II sâest prĂ©sentĂ© comme un concile ayant un but admirablement pastoral. Mais bien sĂ»r, tous les conciles prĂ©cĂ©dents Ă©taient pastoraux dans la mesure oĂč ils affirmaient la vĂ©ritĂ© de la Foi et luttaient contre des erreurs.
RĂ©cemment, le dĂ©bat sur lâinterprĂ©tation correcte du Concile Vatican II a Ă©tĂ© ranimĂ©. Il est vrai que chaque concile pose des problĂšmes dâexplicitation et en suscite trĂšs souvent de nouveaux au lieu de rĂ©soudre les prĂ©cĂ©dents. Le mystĂšre comporte toujours une tension entre ce qui est dit et ce qui est indicible. Il suffit de rappeler que la consubstantialitĂ© du Fils avec le PĂšre qui fut affirmĂ©e contre Arius par le concile de NicĂ©e (325) ne fut nettement dĂ©clarĂ©e que soixante ans plus tard avec le concile de Constantinople (381), lorsque la divinitĂ© du Saint-Esprit a Ă©galement Ă©tĂ© dĂ©finie. Ă notre Ă©poque, environ soixante ans aprĂšs le Concile Vatican II, nous nâavons pas vu de clarification de la doctrine de la foi, mais son obscurcissement grandissant. La DĂ©claration dâAbu Dhabi (4 fĂ©vrier 2019) prĂ©tend Ă©tablir avec une certitude absolue que Dieu veut la pluralitĂ© des religions de la mĂȘme maniĂšre quâIl veut la diversitĂ© de couleurs, de sexes, de races et de langues. Comme lâa dit le Pape François sur le vol de retour aprĂšs la signature de ce document: « Du point de vue catholique, ce document nâa pas dĂ©passĂ© dâun millimĂštre le Concile Vatican II. » Il y a plutĂŽt un lien « symbolique » avec « lâesprit du Concile » dont se fait lâĂ©cho le texte de la « DĂ©claration sur la fraternitĂ© humaine ». Et pourtant, câest bien un lien, et ce nâest certainement pas le seul qui existe entre Vatican II et lâĂglise dâaujourdâhui. Ce qui montre quâentre le concile de NicĂ©e et Vatican II il y a une diffĂ©rence qui doit ĂȘtre prise en considĂ©ration.
Cet Ă©trange concile, quâil faut toujours interprĂ©ter
LâhermĂ©neutique de la continuitĂ© et de la rĂ©forme nous a donnĂ© lâespoir de pouvoir lire le nouvel enseignement de Vatican II en continuitĂ© avec le magistĂšre prĂ©cĂ©dent, au nom du principe de base de tout concile, que sâil se dĂ©roule selon les exigences canoniques, il est assistĂ© par le Saint-Esprit. Ainsi, si lâorthodoxie nâest pas immĂ©diatement perceptible, on la recherche. En attendant, cependant, il y a dĂ©jĂ ici un problĂšme qui nâest nullement secondaire. Avoir besoin dâhermĂ©neutique pour rĂ©soudre le problĂšme de la continuitĂ© est dĂ©jĂ un problĂšme en soi. In claris non fit interpretatio, dit un adage bien connu, qui fait que câest parce que la continuitĂ© a besoin dâĂȘtre dĂ©montrĂ©e par lâinterprĂ©tation, quâil faut une hermĂ©neutique. Dans lâĂ©tat actuel des choses, la continuitĂ© [de Vatican II avec la Tradition] nâest pas Ă©vidente mais doit ĂȘtre dĂ©montrĂ©e ou plutĂŽt interprĂ©tĂ©e. DĂšs quâon a recours Ă une hermĂ©neutique, on entre dans un processus toujours croissant dâinterprĂ©tation dans la continuitĂ©, un processus qui, une fois engagĂ©, ne sâarrĂȘte pas. Tant quâil y aura des interprĂ©tations, il y aura un processus dâinterprĂ©tation sans fin, et il y aura donc la possibilitĂ© que toute interprĂ©tation puisse ĂȘtre confirmĂ©e ou niĂ©e parce quâelle apparaĂźt adĂ©quate ou prĂ©judiciable aux yeux de lâinterprĂšte suivant.
LâhermĂ©neutique est un processus interminable; tel est celui de la modernitĂ© qui pose lâhomme comme existant et lâenferme dans les limites de son existence prĂ©sente, ici et maintenant. Cela se voit dans le Concile, qui essaie de dialoguer avec le monde moderne, qui Ă son tour implique lui-mĂȘme un processus existentiel difficile Ă rĂ©soudre dans les cercles hermĂ©neutiques. Si nous nous appuyons sur lâhermĂ©neutique seule pour rĂ©soudre le problĂšme de la continuitĂ©, nous courons le risque de nous enfermer dans un systĂšme qui suppose la continuitĂ© (ou, au contraire, la rupture) mais qui en fait ne rĂ©ussit pas Ă la trouver. Et il ne semble pas que nous lâayons trouvĂ©e du tout aujourdâhui, prĂšs de soixante ans aprĂšs Vatican II.
Il y a besoin non dâune hermĂ©neutique qui nous garantisse la continuitĂ©, mais dâun premier principe qui nous dise si lâhermĂ©neutique utilisĂ©e est valide ou non: ce principe est la Foi de lâĂglise. Il nâest pas Ă©tonnant quâĂ une telle distance de Vatican II, nous discutions encore selon lâhermĂ©neutique de la continuitĂ©, sur la continuitĂ© dâun concile avec les prĂ©cĂ©dents et avec la Foi de lâĂglise, alors que la Foi elle-mĂȘme nous a quittĂ©s depuis dĂ©jĂ de nombreuses annĂ©es et ne montre aucun signe de retour.
Depuis quâelle a Ă©tĂ© proposĂ©e, lâhermĂ©neutique de la continuitĂ© semblait avoir quelques failles; rĂ©cemment, il semble que mĂȘme Joseph Ratzinger sâen soit quelque peu Ă©loignĂ©. Dans ses notes relatives aux causes des abus sexuels dans lâĂglise (publiĂ©es seulement en italien dans le Corriere della sera, le 11 avril 2019), le Concile Vatican II est Ă plusieurs reprises remis en question. Avec plus de libertĂ© thĂ©ologique et non plus Ă titre officiel, BenoĂźt XVI dĂ©signe une sorte de biblicisme qui a son origine dans Dei Verbum comme la principale source doctrinale de la crise morale de lâĂglise. Dans la lutte engagĂ©e lors du Concile, on a tentĂ© de se libĂ©rer du fondement naturel de la loi morale afin de fonder la morale exclusivement sur la Bible. Lâinfluence de la Constitution sur la RĂ©vĂ©lation divine, qui nâa pas voulu Ă©voquer le rĂŽle de la Traditio constitutiva, mĂȘme si Paul VI a contrĂŽlĂ© sa rĂ©daction, se retrouve dans la formulation du dĂ©cret Optatam Totius 16 [sur la formation sacerdotale], qui a en fait Ă©tĂ© rejetĂ© par la suite parce quâon soupçonnait que sa moralitĂ© Ă©tait trop « prĂ©conciliaire », et qualifiĂ©e avec mĂ©pris de « trop scolaire » parce quâelle reposait sur la loi naturelle. Les effets nĂ©fastes dâun tel « repositionnement » nâont pas tardĂ© Ă se faire sentir et sont toujours sous nos yeux Ă©tonnĂ©s. Dans les mĂȘmes notes de Ratzinger, on lit aussi une dĂ©nonciation de la prĂ©tendue « conciliaritĂ© » qui Ă©tait devenue le critĂšre dĂ©terminant de ce qui Ă©tait vraiment acceptable et admissible, au point mĂȘme dâamener certains Ă©vĂȘques Ă rĂ©futer la Tradition Catholique. Dans les diffĂ©rents documents postconciliaires qui cherchaient Ă corriger cette tendance, en fournissant une interprĂ©tation correcte de la doctrine, on nâa jamais sĂ©rieusement examinĂ© le problĂšme de thĂ©ologie fondamentale inaugurĂ© par le principe de « conciliaritĂ© ». En fait, la « conciliaritĂ© » est la porte ouverte Ă tous les autres abus, et Ă un esprit qui brode librement autour du texte et sâen dĂ©tache, et qui se dĂ©tache surtout de lâĂglise. On en a parlĂ© lors du Synode des Ă©vĂȘques de 1985, mais cette discussion nâa pas abouti Ă une dĂ©claration claire qui la rĂ©fute.
Des doctrines nouvelles, mais « pastorales »
Le problĂšme hermĂ©neutique de Vatican II ne sâarrĂȘtera jamais si nous nâaffrontons pas une question centrale et radicale dont dĂ©pend la comprĂ©hension claire des doctrines et leur interprĂ©tation magistrale. Vatican II sâest prĂ©sentĂ© comme un concile ayant un but admirablement pastoral. Mais bien sĂ»r, tous les conciles prĂ©cĂ©dents Ă©taient pastoraux dans la mesure oĂč ils affirmaient la vĂ©ritĂ© de la Foi et luttaient contre des erreurs. Vatican II a choisi une nouvelle mĂ©thode pour ce but pastoral: la « mĂ©thode pastorale » qui est devenue un vĂ©ritable programme dâaction. Dans des dĂ©clarations rĂ©pĂ©tĂ©es, mais sans jamais donner de dĂ©finition de ce que lâon entend par « pastoral », Vatican II sâest prĂ©sentĂ© diffĂ©remment des autres conciles. Câest le « concile pastoral » qui, plus que tout autre concile, a proposĂ© de nouvelles doctrines, mais nâa choisi ni de dĂ©finir de nouveaux dogmes ni de rĂ©itĂ©rer aucun dogme de maniĂšre dĂ©finitive (sauf peut-ĂȘtre la nature sacramentelle de lâĂ©piscopat, mais lĂ -dessus il nây a pas dâunanimitĂ©). La « pastoralitĂ© » prĂ©voyait lâabsence de condamnations et de dĂ©finition de la Foi, offrant Ă la place une « nouvelle façon » de lâenseigner pour le temps prĂ©sent: une « nouvelle façon » qui a influencĂ© la formation de nouvelles doctrines et vice-versa. Ce dĂ©faut se fait encore sentir avec toute sa virulence aujourdâhui quand on prĂ©fĂšre laisser la doctrine de cĂŽtĂ© pour des motifs pastoraux, ce qui pourtant ne peut se faire sans enseigner en fait une autre doctrine.
La « mĂ©thode pastorale » (et câĂ©tait vraiment une mĂ©thode) a jouĂ© un rĂŽle de premier ordre dans le Concile. Elle a dirigĂ© lâordre du jour conciliaire. Elle a Ă©tabli ce qui devait ĂȘtre dĂ©battu, et a dirigĂ© la reformulation de plusieurs schĂ©mas centraux parce quâils Ă©taient prĂ©tendus « non pastoraux ». Cela a conduit Ă nĂ©gliger des doctrines trĂšs rĂ©pandues parce quâelles Ă©taient encore contestĂ©es (comme par exemple celles des limbes et lâinsuffisance matĂ©rielle des Ăcritures, rĂ©pĂ©tĂ©es par le magistĂšre ordinaire des catĂ©chismes) et Ă embrasser lâenseignement de « nouvelles doctrines » qui nâavaient Ă©tĂ© dĂ©battues thĂ©ologiquement dâaucune maniĂšre (comme par exemple la collĂ©gialitĂ© Ă©piscopale et la restauration du diaconat permanent dâhommes mariĂ©s). En effet, la « pastorale » sâest Ă©levĂ©e au rang de constitution avec Gaudium et Spes (nous Ă©tions habituĂ©s Ă des constitutions seulement sur la foi), un document si pitoyable quâil a mĂȘme fait dresser les cheveux de Karl Rahner, qui a conseillĂ© au cardinal Döpfner de dĂ©clarer, dĂšs le dĂ©but, lâimperfection du texte, principalement en raison du fait que lâordre créé ne semblait pas avoir Dieu pour sa fin. Et pourtant, Rahner Ă©tait le promoteur dâun accompagnement pastoral « transcendantal ».
Ainsi, le Concile a posĂ© en lui-mĂȘme un problĂšme dâinterprĂ©tation qui nâa pas commencĂ© par une interprĂ©tation fausse avec la rĂ©ception dâaprĂšs le Concile, mais dĂšs les discussions dans lâaula conciliaire. Comprendre le degrĂ© de signification thĂ©ologique des doctrines conciliaires nâa pas Ă©tĂ© facile mĂȘme pour les PĂšres conciliaires eux-mĂȘmes, qui ont demandĂ© Ă maintes reprises des Ă©claircissements au SecrĂ©tariat du Concile. La « pastoralitĂ© » est alors Ă©galement entrĂ©e dans la rĂ©daction du nouveau schĂ©ma sur lâĂglise. Pour de nombreux PĂšres conciliaires, le mystĂšre de lâĂglise (dans son aspect invisible) ne se bornait pas Ă sa manifestation historique et hiĂ©rarchique (son aspect visible), au point quâils posaient la non-coextensivitĂ© du Corps mystique du Christ avec lâĂglise catholique romaine. Y avait-il deux Ăglises juxtaposĂ©es? Une « Ăglise du Christ » dâun cĂŽtĂ© et « lâĂglise Catholique » de lâautre? Ce risque ne provenait pas du flou verbal du « subsistit in » mais, fondamentalement du renoncement Ă la doctrine des membres de lâĂglise (en passant du de membris au de populo) afin de ne pas offenser les Protestants, membres imparfaits. Aujourdâhui, il semble que presque tout le monde appartient Ă lâĂglise. Si nous devions poser la question « Est-ce que les PĂšres conciliaires soutenaient que le Corps mystique du Christ est lâĂglise Catholique? », comment la plupart des gens rĂ©pondraient-ils? De nombreux PĂšres du Concile ont dit non, et câest pourquoi nous sommes arrivĂ©s lĂ .
Lâesprit du Concile, rĂšgle relative dâune mesure absolue
« Lâesprit du Concile » est ainsi nĂ© au sein mĂȘme du Concile. Il plane sur Vatican II et ses textes; câest souvent le reflet dâun « esprit pastoral » qui nâest pas clairement dĂ©finissable, qui construit ou dĂ©molit au nom de la « conciliaritĂ© », qui signifiait souvent simplement le sentiment thĂ©ologique du moment, celui qui avait le plus de prise parce que la voix de celui qui parlait Ă©tait la plus forte, non seulement dans la presse mais aussi dans lâaula du concile et dans la Commission doctrinale. Une hermĂ©neutique qui ne comprend pas cette question fondamentale finit par ĂȘtre dĂ©passĂ©e par un problĂšme qui nâest toujours pas rĂ©solu aujourdâhui: Vatican II est traitĂ© comme un « absolu » de la Foi, comme si câĂ©tait lâidentitĂ© mĂȘme du chrĂ©tien, comme le passe-partout dans lâĂglise « post-conciliaire ». LâĂglise est divisĂ©e parce quâelle dĂ©pend du Concile et non lâinverse. Cela entraĂźne Ă son tour un autre problĂšme.
Dâabord le Concile considĂ©rĂ© comme autoritĂ© absolue de la Foi, puis le Pape comme autoritĂ© absolue de lâĂglise, sont en fait les deux faces dâune mĂȘme mĂ©daille ; câest la mĂȘme erreur dâabsolutiser dâabord lâun puis lâautre, en oubliant que lâĂglise vient en premier, puis le Pape et son magistĂšre pontifical, puis le Concile et son magistĂšre conciliaire. Lâerreur actuelle de considĂ©rer le pape comme un maĂźtre absolu rĂ©sulte de lâidĂ©e que le concile soit ab-solutus et cela est dĂ» au fait que « lâesprit du Concile », lâesprit dâun « Ă©vĂ©nement » qui Ă©tait supĂ©rieur aux textes et surtout au contexte, a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme le critĂšre dĂ©terminant qui sert de rĂšgle de mesure. Est-ce une coĂŻncidence si ceux qui cherchent Ă imposer le magistĂšre de François font appel continuellement Ă Vatican II, accusant quiconque critique François de rejeter Vatican II? Le fait est que le lien entre François et Vatican II est plus un lien symbolique, dans lâesprit, plutĂŽt que dans la lettre. Les papes du Concile et de lâaprĂšs-concile sont des saints (ou le seront rapidement) tandis que lâĂglise languit, plongĂ©e dans un dĂ©sert silencieux.
