đŸ‡«đŸ‡· Changements dans la conception postconciliaire de l’ecclĂ©siologie et de la politique

Le problĂšme hermĂ©neutique de Vatican II ne s’arrĂȘtera jamais si nous n’affrontons pas une question centrale et radicale dont dĂ©pend la comprĂ©hension claire des doctrines et leur interprĂ©tation magistrale. Vatican II s’est prĂ©sentĂ© comme un concile ayant un but admirablement pastoral. Mais bien sĂ»r, tous les conciles prĂ©cĂ©dents Ă©taient pastoraux dans la mesure oĂč ils affirmaient la vĂ©ritĂ© de la Foi et luttaient contre des erreurs.

RĂ©cemment, le dĂ©bat sur l’interprĂ©tation correcte du Concile Vatican II a Ă©tĂ© ranimĂ©. Il est vrai que chaque concile pose des problĂšmes d’explicitation et en suscite trĂšs souvent de nouveaux au lieu de rĂ©soudre les prĂ©cĂ©dents. Le mystĂšre comporte toujours une tension entre ce qui est dit et ce qui est indicible. Il suffit de rappeler que la consubstantialitĂ© du Fils avec le PĂšre qui fut affirmĂ©e contre Arius par le concile de NicĂ©e (325) ne fut nettement dĂ©clarĂ©e que soixante ans plus tard avec le concile de Constantinople (381), lorsque la divinitĂ© du Saint-Esprit a Ă©galement Ă©tĂ© dĂ©finie. À notre Ă©poque, environ soixante ans aprĂšs le Concile Vatican II, nous n’avons pas vu de clarification de la doctrine de la foi, mais son obscurcissement grandissant. La DĂ©claration d’Abu Dhabi (4 fĂ©vrier 2019) prĂ©tend Ă©tablir avec une certitude absolue que Dieu veut la pluralitĂ© des religions de la mĂȘme maniĂšre qu’Il veut la diversitĂ© de couleurs, de sexes, de races et de langues. Comme l’a dit le Pape François sur le vol de retour aprĂšs la signature de ce document: Â« Du point de vue catholique, ce document n’a pas dĂ©passĂ© d’un millimĂštre le Concile Vatican II. Â» Il y a plutĂŽt un lien Â« symbolique Â» avec Â« l’esprit du Concile Â» dont se fait l’écho le texte de la Â« DĂ©claration sur la fraternitĂ© humaine Â». Et pourtant, c’est bien un lien, et ce n’est certainement pas le seul qui existe entre Vatican II et l’Église d’aujourd’hui. Ce qui montre qu’entre le concile de NicĂ©e et Vatican II il y a une diffĂ©rence qui doit ĂȘtre prise en considĂ©ration.

Cet Ă©trange concile, qu’il faut toujours interprĂ©ter

L’hermĂ©neutique de la continuitĂ© et de la rĂ©forme nous a donnĂ© l’espoir de pouvoir lire le nouvel enseignement de Vatican II en continuitĂ© avec le magistĂšre prĂ©cĂ©dent, au nom du principe de base de tout concile, que s’il se dĂ©roule selon les exigences canoniques, il est assistĂ© par le Saint-Esprit. Ainsi, si l’orthodoxie n’est pas immĂ©diatement perceptible, on la recherche. En attendant, cependant, il y a dĂ©jĂ  ici un problĂšme qui n’est nullement secondaire. Avoir besoin d’hermĂ©neutique pour rĂ©soudre le problĂšme de la continuitĂ© est dĂ©jĂ  un problĂšme en soi. In claris non fit interpretatio, dit un adage bien connu, qui fait que c’est parce que la continuitĂ© a besoin d’ĂȘtre dĂ©montrĂ©e par l’interprĂ©tation, qu’il faut une hermĂ©neutique. Dans l’état actuel des choses, la continuitĂ© [de Vatican II avec la Tradition] n’est pas Ă©vidente mais doit ĂȘtre dĂ©montrĂ©e ou plutĂŽt interprĂ©tĂ©e. DĂšs qu’on a recours Ă  une hermĂ©neutique, on entre dans un processus toujours croissant d’interprĂ©tation dans la continuitĂ©, un processus qui, une fois engagĂ©, ne s’arrĂȘte pas. Tant qu’il y aura des interprĂ©tations, il y aura un processus d’interprĂ©tation sans fin, et il y aura donc la possibilitĂ© que toute interprĂ©tation puisse ĂȘtre confirmĂ©e ou niĂ©e parce qu’elle apparaĂźt adĂ©quate ou prĂ©judiciable aux yeux de l’interprĂšte suivant.

L’hermĂ©neutique est un processus interminable; tel est celui de la modernitĂ© qui pose l’homme comme existant et l’enferme dans les limites de son existence prĂ©sente, ici et maintenant. Cela se voit dans le Concile, qui essaie de dialoguer avec le monde moderne, qui Ă  son tour implique lui-mĂȘme un processus existentiel difficile Ă  rĂ©soudre dans les cercles hermĂ©neutiques. Si nous nous appuyons sur l’hermĂ©neutique seule pour rĂ©soudre le problĂšme de la continuitĂ©, nous courons le risque de nous enfermer dans un systĂšme qui suppose la continuitĂ© (ou, au contraire, la rupture) mais qui en fait ne rĂ©ussit pas Ă  la trouver. Et il ne semble pas que nous l’ayons trouvĂ©e du tout aujourd’hui, prĂšs de soixante ans aprĂšs Vatican II.

Il y a besoin non d’une hermĂ©neutique qui nous garantisse la continuitĂ©, mais d’un premier principe qui nous dise si l’hermĂ©neutique utilisĂ©e est valide ou non: ce principe est la Foi de l’Église. Il n’est pas Ă©tonnant qu’à une telle distance de Vatican II, nous discutions encore selon l’hermĂ©neutique de la continuitĂ©, sur la continuitĂ© d’un concile avec les prĂ©cĂ©dents et avec la Foi de l’Église, alors que la Foi elle-mĂȘme nous a quittĂ©s depuis dĂ©jĂ  de nombreuses annĂ©es et ne montre aucun signe de retour.

Depuis qu’elle a Ă©tĂ© proposĂ©e, l’hermĂ©neutique de la continuitĂ© semblait avoir quelques failles; rĂ©cemment, il semble que mĂȘme Joseph Ratzinger s’en soit quelque peu Ă©loignĂ©. Dans ses notes relatives aux causes des abus sexuels dans l’Église (publiĂ©es seulement en italien dans le Corriere della sera, le 11 avril 2019), le Concile Vatican II est Ă  plusieurs reprises remis en question. Avec plus de libertĂ© thĂ©ologique et non plus Ă  titre officiel, BenoĂźt XVI dĂ©signe une sorte de biblicisme qui a son origine dans Dei Verbum comme la principale source doctrinale de la crise morale de l’Église. Dans la lutte engagĂ©e lors du Concile, on a tentĂ© de se libĂ©rer du fondement naturel de la loi morale afin de fonder la morale exclusivement sur la Bible. L’influence de la Constitution sur la RĂ©vĂ©lation divine, qui n’a pas voulu Ă©voquer le rĂŽle de la Traditio constitutiva, mĂȘme si Paul VI a contrĂŽlĂ© sa rĂ©daction, se retrouve dans la formulation du dĂ©cret Optatam Totius 16 [sur la formation sacerdotale], qui a en fait Ă©tĂ© rejetĂ© par la suite parce qu’on soupçonnait que sa moralitĂ© Ă©tait trop Â« prĂ©conciliaire Â», et qualifiĂ©e avec mĂ©pris de Â« trop scolaire Â» parce qu’elle reposait sur la loi naturelle. Les effets nĂ©fastes d’un tel Â« repositionnement Â» n’ont pas tardĂ© Ă  se faire sentir et sont toujours sous nos yeux Ă©tonnĂ©s. Dans les mĂȘmes notes de Ratzinger, on lit aussi une dĂ©nonciation de la prĂ©tendue Â« conciliaritĂ© Â» qui Ă©tait devenue le critĂšre dĂ©terminant de ce qui Ă©tait vraiment acceptable et admissible, au point mĂȘme d’amener certains Ă©vĂȘques Ă  rĂ©futer la Tradition Catholique. Dans les diffĂ©rents documents postconciliaires qui cherchaient Ă  corriger cette tendance, en fournissant une interprĂ©tation correcte de la doctrine, on n’a jamais sĂ©rieusement examinĂ© le problĂšme de thĂ©ologie fondamentale inaugurĂ© par le principe de Â« conciliaritĂ© Â». En fait, la Â« conciliaritĂ© Â» est la porte ouverte Ă  tous les autres abus, et Ă  un esprit qui brode librement autour du texte et s’en dĂ©tache, et qui se dĂ©tache surtout de l’Église. On en a parlĂ© lors du Synode des Ă©vĂȘques de 1985, mais cette discussion n’a pas abouti Ă  une dĂ©claration claire qui la rĂ©fute.

Des doctrines nouvelles, mais « pastorales Â»

Le problĂšme hermĂ©neutique de Vatican II ne s’arrĂȘtera jamais si nous n’affrontons pas une question centrale et radicale dont dĂ©pend la comprĂ©hension claire des doctrines et leur interprĂ©tation magistrale. Vatican II s’est prĂ©sentĂ© comme un concile ayant un but admirablement pastoral. Mais bien sĂ»r, tous les conciles prĂ©cĂ©dents Ă©taient pastoraux dans la mesure oĂč ils affirmaient la vĂ©ritĂ© de la Foi et luttaient contre des erreurs. Vatican II a choisi une nouvelle mĂ©thode pour ce but pastoral: la Â« mĂ©thode pastorale Â» qui est devenue un vĂ©ritable programme d’action. Dans des dĂ©clarations rĂ©pĂ©tĂ©es, mais sans jamais donner de dĂ©finition de ce que l’on entend par Â« pastoral Â», Vatican II s’est prĂ©sentĂ© diffĂ©remment des autres conciles. C’est le Â« concile pastoral Â» qui, plus que tout autre concile, a proposĂ© de nouvelles doctrines, mais n’a choisi ni de dĂ©finir de nouveaux dogmes ni de rĂ©itĂ©rer aucun dogme de maniĂšre dĂ©finitive (sauf peut-ĂȘtre la nature sacramentelle de l’épiscopat, mais lĂ -dessus il n’y a pas d’unanimitĂ©). La Â« pastoralitĂ© Â» prĂ©voyait l’absence de condamnations et de dĂ©finition de la Foi, offrant Ă  la place une Â« nouvelle façon Â» de l’enseigner pour le temps prĂ©sent: une Â« nouvelle façon Â» qui a influencĂ© la formation de nouvelles doctrines et vice-versa. Ce dĂ©faut se fait encore sentir avec toute sa virulence aujourd’hui quand on prĂ©fĂšre laisser la doctrine de cĂŽtĂ© pour des motifs pastoraux, ce qui pourtant ne peut se faire sans enseigner en fait une autre doctrine.

La Â« mĂ©thode pastorale Â» (et c’était vraiment une mĂ©thode) a jouĂ© un rĂŽle de premier ordre dans le Concile. Elle a dirigĂ© l’ordre du jour conciliaire. Elle a Ă©tabli ce qui devait ĂȘtre dĂ©battu, et a dirigĂ© la reformulation de plusieurs schĂ©mas centraux parce qu’ils Ă©taient prĂ©tendus Â« non pastoraux Â». Cela a conduit Ă  nĂ©gliger des doctrines trĂšs rĂ©pandues parce qu’elles Ă©taient encore contestĂ©es (comme par exemple celles des limbes et l’insuffisance matĂ©rielle des Écritures, rĂ©pĂ©tĂ©es par le magistĂšre ordinaire des catĂ©chismes) et Ă  embrasser l’enseignement de Â« nouvelles doctrines Â» qui n’avaient Ă©tĂ© dĂ©battues thĂ©ologiquement d’aucune maniĂšre (comme par exemple la collĂ©gialitĂ© Ă©piscopale et la restauration du diaconat permanent d’hommes mariĂ©s). En effet, la Â« pastorale Â» s’est Ă©levĂ©e au rang de constitution avec Gaudium et Spes (nous Ă©tions habituĂ©s Ă  des constitutions seulement sur la foi), un document si pitoyable qu’il a mĂȘme fait dresser les cheveux de Karl Rahner, qui a conseillĂ© au cardinal Döpfner de dĂ©clarer, dĂšs le dĂ©but, l’imperfection du texte, principalement en raison du fait que l’ordre créé ne semblait pas avoir Dieu pour sa fin. Et pourtant, Rahner Ă©tait le promoteur d’un accompagnement pastoral Â« transcendantal Â».

Ainsi, le Concile a posĂ© en lui-mĂȘme un problĂšme d’interprĂ©tation qui n’a pas commencĂ© par une interprĂ©tation fausse avec la rĂ©ception d’aprĂšs le Concile, mais dĂšs les discussions dans l’aula conciliaire. Comprendre le degrĂ© de signification thĂ©ologique des doctrines conciliaires n’a pas Ă©tĂ© facile mĂȘme pour les PĂšres conciliaires eux-mĂȘmes, qui ont demandĂ© Ă  maintes reprises des Ă©claircissements au SecrĂ©tariat du Concile. La Â« pastoralitĂ© Â» est alors Ă©galement entrĂ©e dans la rĂ©daction du nouveau schĂ©ma sur l’Église. Pour de nombreux PĂšres conciliaires, le mystĂšre de l’Église (dans son aspect invisible) ne se bornait pas Ă  sa manifestation historique et hiĂ©rarchique (son aspect visible), au point qu’ils posaient la non-coextensivitĂ© du Corps mystique du Christ avec l’Église catholique romaine. Y avait-il deux Églises juxtaposĂ©es? Une Â« Ă‰glise du Christ Â» d’un cĂŽtĂ© et Â« l’Église Catholique Â» de l’autre? Ce risque ne provenait pas du flou verbal du Â« subsistit in Â» mais, fondamentalement du renoncement Ă  la doctrine des membres de l’Église (en passant du de membris au de populo) afin de ne pas offenser les Protestants, membres imparfaits. Aujourd’hui, il semble que presque tout le monde appartient Ă  l’Église. Si nous devions poser la question Â« Est-ce que les PĂšres conciliaires soutenaient que le Corps mystique du Christ est l’Église Catholique? », comment la plupart des gens rĂ©pondraient-ils? De nombreux PĂšres du Concile ont dit non, et c’est pourquoi nous sommes arrivĂ©s lĂ .

L’esprit du Concile, rùgle relative d’une mesure absolue

« L’esprit du Concile Â» est ainsi nĂ© au sein mĂȘme du Concile. Il plane sur Vatican II et ses textes; c’est souvent le reflet d’un Â« esprit pastoral Â» qui n’est pas clairement dĂ©finissable, qui construit ou dĂ©molit au nom de la Â« conciliaritĂ© Â», qui signifiait souvent simplement le sentiment thĂ©ologique du moment, celui qui avait le plus de prise parce que la voix de celui qui parlait Ă©tait la plus forte, non seulement dans la presse mais aussi dans l’aula du concile et dans la Commission doctrinale. Une hermĂ©neutique qui ne comprend pas cette question fondamentale finit par ĂȘtre dĂ©passĂ©e par un problĂšme qui n’est toujours pas rĂ©solu aujourd’hui: Vatican II est traitĂ© comme un Â« absolu Â» de la Foi, comme si c’était l’identitĂ© mĂȘme du chrĂ©tien, comme le passe-partout dans l’Église Â« post-conciliaire Â». L’Église est divisĂ©e parce qu’elle dĂ©pend du Concile et non l’inverse. Cela entraĂźne Ă  son tour un autre problĂšme.

D’abord le Concile considĂ©rĂ© comme autoritĂ© absolue de la Foi, puis le Pape comme autoritĂ© absolue de l’Église, sont en fait les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille ; c’est la mĂȘme erreur d’absolutiser d’abord l’un puis l’autre, en oubliant que l’Église vient en premier, puis le Pape et son magistĂšre pontifical, puis le Concile et son magistĂšre conciliaire. L’erreur actuelle de considĂ©rer le pape comme un maĂźtre absolu rĂ©sulte de l’idĂ©e que le concile soit ab-solutus et cela est dĂ» au fait que Â« l’esprit du Concile Â», l’esprit d’un Â« Ă©vĂ©nement Â» qui Ă©tait supĂ©rieur aux textes et surtout au contexte, a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme le critĂšre dĂ©terminant qui sert de rĂšgle de mesure. Est-ce une coĂŻncidence si ceux qui cherchent Ă  imposer le magistĂšre de François font appel continuellement Ă  Vatican II, accusant quiconque critique François de rejeter Vatican II? Le fait est que le lien entre François et Vatican II est plus un lien symbolique, dans l’esprit, plutĂŽt que dans la lettre. Les papes du Concile et de l’aprĂšs-concile sont des saints (ou le seront rapidement) tandis que l’Église languit, plongĂ©e dans un dĂ©sert silencieux.